LA VIE DE TOUS LES JOURS DES LIVOURNAIS DE TUNIS.
Giacomo Nunez
LA VIE DE TOUS LES JOURS DES LIVOURNAIS DE TUNIS.
Giacomo Nunez
En 1943 j’avais 15 ans et j’étais élève au Lycée Carnot de Tunis où près de 90 % des élèves étaient des Juifs tunisiens. Un jour, en sortant du Lycée pour retourner chez moi je demandai a mon camarade, Daniel Nataf s’il allait jeuner le lendemain jour de Kippour ? Il s’arreta manifestement interloqué, et me demanda: “comment sais tu que demain c’est Kipour? Tu n’es pas Juif n’est ce pas? Pour lui, livournais voulait dire Italien et italien signifiait catholique.
Il est vrai que les livournais étaient restés Italiens malgre les lois raciales de Mussolini de 1938. Arrivés a Tunis en nombre toujours plus grand dès le début du 19ème siècle ils s’etaient organisés dans une Comunauté qu’ils appelèrent Portugaise pour rappeler leur origine Ibérique. Ils etaient en tous cas reconaissants aux Médicis de les avoir accueillis dès 1553 a Livourne, fuyant l’Inquisition. Et de leur avoir permis de retourner a la religion de leurs pères. Car ils avaient été convertis de force et étaient apparemment des catholiques fidèles quoique judaisant en secret. On les appelait Conversos, Cristaos Novos, Nouveaux Chrétiens mais aussi Marranos “petits cochons” pour les insulter. Mon camarade Nataf avait perçu qu’il restait chez eux des traces de leur catholiscisme passé, ou, du moins, qu’ils n’etaient pas des Juifs comme les autres.
Formant progressivement à Livourne une communauté de 3000 personnes ils avaient résisté plus tard a Tunis a la tentation et aux avantages de devenir français lorsque la France était devenue la puissance occupante du pays. Par la suite ils avaient subi comme les Juifs tunisiens ou francais les persecutions du régime de Vichy dès 1940 puis des Nazis pendant le court séjour de l’Afrika Korps en 1942-43.
La question de Daniel Nataf n’avait donc rien de vraiment surprenant. Nous étions sans doute Juifs mais tellement differents de nos coréligionaires Tunisiens dans nos croyances et nos coûtumes. Je me souviens de la synagogue des livournais située Rue de la Loire, a deux pas du Lycée Carnot. C’etait une petite salle avec, au plafond, de nombreuses lampes a huile. Ma Mère avait installée une de ces lampes en memoire de son frère Giacomo Cardoso, volontaire dans le corps expeditionaire italien, qui était mort des suites de ses blessures sur le front de Verdun pendant la Grande Guerre de 14-18. Maman allait régulierement a la synagogue pour entretenir la lampe a huile. Et c’était seulement cela qui témoignait de son appartenance religieuse. Sauf d’observer aussi le jeûne de Kipour, mais après un voeu fait en souvenir de la mort de son fils ainé, Lionello.
La synagogue des livournais était le plus souvent vide car peu de monde venait y prier, ni a l’aube comme c’est la coûtume pour les plus religieux, ni pendant le Shabbath ou les fêtes religieuses. On y trouvait un seul et unique Rabbin qui s’appelait Boccara. Margré son nom livournais il était tellement assimilé aux Juifs locaux qu’il parlait l’Italien avec un fort accent arabe. C’est ce même Rabbin qui m’a appris quelques rudiments des prières en Hébreux, mon père ayant décidé de me faire passer cette cérémonie pendant l’occupation allemande plus par defi envers les fascistes Italiens, les Nazis, Vichy, et leurs lois antisémites que pour des raisons religieuses. Car, je m’en suis apercu plus tard, la religion des miens était une religion de défi: nous protestions encore et toujours d’avoir été forcés de nous convertir contre notre gré au temps de l’Inquisition Espagnole ou Portugaise.
C’est comme cela que je me suis retrouvé, tôt le matin, rue de la Loire dans notre synagogue, essayant d’enrouler mes phylactères autour de mon bras et de ma tête. Puis de monter sur l’estrade, pour reciter mes prières. C’est a ce moment que le désastre eut lieu. Censé débiter les prières attendues dans l’ordre voulu je commencai par celle, qui devait être récitée en dernier. M. Boccara, le Rabbin a qui mon Père avait demandé de m’enseigner le minimum nécessaire pour passer ma Bar Mitsvah s’était borné a ecrire les prières en Hebreux mais en caractères latins et sans tenir compte de l’ordre dans lequel je devais les réciter. Et sans se soucier le moins du monde de savoir si je comprenais un traItre mot de ce que je devais debiter a toute allure. S‘agissait il une intention malveillante de sa part visant a ridiculiser cet enfant de livournais qu’il considérait comme des mecréants et des mauvais Juifs? Moi, j’etais aussi scandalisé par ses propos… “tu dois respecter et aimer ton Père parce que c’est lui qui te nourrit”. Moi j’admirais et adorais mon Père mais pas du tout parcequ’il me nourissait.
C’est ainsi que je garde de la synagogue de la Rue de la Loire un souvenir mitigé. C’était la synagogue des livournais, le Temple des miens, mais a 13 ans j’eus des doutes sur les motivations spirituelles de la religion Juive.
Pourtant j’aurais bien voulu en connaître d’avantage sur les Juifs et le Judaisme. Mon Père, Franc Maçon convaincu et libre penseur considerait toutes les religions comme des superstitions moyenageuses. Son Judaisme était “politique”, fait de respect de notre histoire, du souvenir de la resistance de ses ancêtres a l’opression. Il conservait le souvenir de ses probables ancêtres, Pedro Nunez El Bermejo, Beatriz Nunez et Maria Nunez brulés vifs a Madrid parce que judaisant en secret et d’Elena Nunez et Sarah Nunez torturées par l’Inquisition.
Les livournais se distinguaient des Juifs tunisiens par toute un série de coûtunes, par exemple par leur nourriture. Les Juifs tunisiens consommaient du couscous, de la melokhia, de la ganaouia, des viandes en sauce ou grillées fortement pimentées. Les livournais avaient des recettes rappelant les divers pays où il avaiant sejourné. Cela etait particulierement vrai pour les repas des fêtes religieuses. Pour Pessah il y avait, bien sur, l’agneau rôti mais aussi une soupe faite de legumes de printemps, le Msoki. Pour Kipur on entrait dans le jeune avec une soupe de poulet et de pâtes fraiches. Pour le repas de midi du lendemain, qui était destiné aux enfants et aux malades c’était la Barania, plat composé de poulet, pois chiches, aubergines avec un fil de vinaigre. Pour Rosh HaShana c’etait les beignets de légumes passés au miel. Et aussi, pendant la saison de la chasse, des etournaux rôtis, nourriture totalment “treif” mais si goûteuse avec le gout prononcé des olives dont ces petits oiseaux, arrivés par millions, s’etaient gorgés pendant tous les mois d’Automne. Encore plus interdite par les lois Juives mais une fois par an seulement, la choucroute alsacienne servie avec des saucisses et des côtelettes de cet animal immonde mais si savoureux. Comment voulez vous que, dans ces conditions, les Juifs tunisiens puissent nous considerer autrement que comme des mécreants!
Mais le plus amusant pour nous les enfants c’etait Pourim, une de fêtes réligieuses les plus suivies par les livournais, peut être en souvenir de notre passé Marrane et de l’histoire d’Esther et Amman. Ce jour là toutes les tantes preparaient des gateaux. Chacune avait sa specialité, Pour les unes c’etait les gateaux livournais, Scodelline, Bocca di dama, Pastareale, orecchie di Amman. Pour les autres des gateux tunisiens, manicotti, makroud, chisade, briks aux amandes,. Enfin celles plus experimentées, préparaient des petits fours à la française, des boules de meringue au chocolat, des choux a la crème, des éclairs.
Nous , les enfants, devions par la suite faire la tournée des parents avec des plateaux de ces gateaux ce qui permettait a nos diverses familles de partager les gouts et les saveurs. Mais je ne crois pas que la synagogue eut quelque chose a voir avec ces pratiques. En tous cas elles n’étaient assorties de ni de prières ni de cantiques.
Dans ma famille presque tous partageaient les idées juives liberales de mon père. Seule ma Grand Mere Eugenia faisait exception. Dans sa famille, les Cattan, on était religieux. Ils étaient aussi livournais: j’ai appris récemment que leur nom ne vient pas du mot Hebreux qui signifie “petit” mais est une forme contractée de “Catalan”. Grand Mère se chargea ainsi de completer mon éducation. Elle avait imposé une nourriture cacher a son epoux, mon Grand Père Maurizio, et avait été scandalisée de le suprendre un jour, caché dans le salon d’apparat qui était toujours fermé, et sombre, en train de manger je ne sais quelle nourriture immonde. Il faut dire que Grand Père était médecin et que se patients siciliens le payaient souvent en nature, par exemple avec des jambons faits maison dont il raffolait.
Grand Père Maurizio venait me chercher tous les jours à 4 heures a l’école Italienne Regina Margherita Je restais ainsi avec Grand Mère Eugenia qui préparait mon goûter et profitait de ma presence pour compenser les carences de mon Père en matière d’éducation religieuse. Celà jusqu’a ce que ma Mère venne me chercher pour le diner. J’ai appris ainsi un jour par Grand Mère non seulement les grands traits de l’histoire du peuple Juif mais aussi les regles de la cacherout et autre details coûtumiers.
Ni une ni deux, de retour a la maison, je reclamai des assiettes “cacher” pour les fetes de Paques qui approchaient, Celà aux grands cris de mon Père: “elle lui apprend toutes ces surperstitions” s’exclama t il. Et d’essayer a son tour d’effacer de mon esprit toutes “ces balivernes”
C’est ainsi que je bénéficiais d’un double enseignement et je m’en trouve bien a l’aise, je le confesse. Je suis a la fois un Juif liberal comme mon Père, mais je suis aussi fier de mon appartenance a ce petit peuple si doué et résilient. Et je me considère aussi un citoyen du monde comme beaucoup de livournais, héritiers des idées de la grande Révolution Française.
Ce sentiment d’appartenance est devenu encore plus fort lorsque, pendant l’été 1938, Mussolini a introduit les lois raciales; puis avec l’arrivee de Nazis de l’Afrika Korps après la defaite allemande d’El Alamein en Lybie. Nous étions dans notre villa du Kram, notre residence estivale,tout près d’une plage située a une dizaine de kilomètres de Tunis. Notre “cher Duce” prononça ce jour la ces paroles insupportables: “les Juifs ne sont pas Italiens”.
Nous étions atterrés. Dans notre famille nous avions donné de multiples preuves de notre patriotisme: Gastone Nunez, le frère de mon Père et Giacomo Cardoso, le frère de ma Mére, volontaires pendant la guerre 14-18 dans l’armee italienne, étaient morts des maladies et blessures contractéees pendant les combats. Et, tous, nous avions maintenu notre citoyenneté Italienne pendant au moins 150 ans et cela dans un environnement tunisien puis français qui ne nous était pas frcement favorable.
C’est qu’ils étaient bigrement nationalistes les livournais; quelques uns même étaient fascistes et une toute petite minorité le restera jusqua’au bout. Dans notre petite famille, les propos de Mussolini en 1938 et ses lois nous blessèrent profondement. Aussi, la plupart des enfants livournais quitterent les etablissements scolaires ItaIiens et se retrouvèrent du jour au lendemain dans des écoles françaises. C’est ainsi que je rentrai en classe de sixième du Lycee Carnot en Automne 1938 et que je dus changer de langue, apprendre cette terrible orthographe française, et trouver de nouveaux amis. Car mes camarades de la Regina Margherita m’ont tourné le dos dans la rue. J’ètais devenu pour eux un pestiferé. L’un d’entre eux me traita même de “Giudeo cane” (chien de Juif). Etre Juif était devenu un peché, digne seulement d’une insulte. Cela bien que le consulat d’Italie nous ait proposé un statut d’exception: nous pouvions être considerés “ariens ‘d’honneur”: Mussolini esperait remplacer la France comme puissance occupante et nous aurions été les leaders de la communautee italienne fonction qui ne pouvait pas être assurée par la population sicilienne, nombreuse mais peu cultivée. Bien entendu la proposition du consulat fut repoussée par la plupart des livournais; nous étions peu croyants, oui, mais “ariens d’honneur”, il ne fallait pas y penser.
Et puis voila, une catastrophe suit l’autre: la France est battue en 40, et Vichy vient au pouvoir avec Pétain et Laval et tellement d’autres monstres. Au Lycée Carnot, notre Professeur d’histoire, Monsieur Paquel , rentre en classe a moitié soul et nous fait un bras d’honneur en s’exclaffant “vous les youtres”. Car nous étions presque tous Juifs au Lycée Carnot. A quoi la classe repliqua avec des quolibets.
Mais il fallut apprendre “Marechal nous voila” et defiler au centre de Tunis en chantant cet hymne lénifiant. Comme il y avait très peu de français de France au Lycée, on a mis un beret sur la tête des élèves Juifs et on les a baptisés “Compagnons de France”. Cette organisation de la jeunesse pétainiste pronait l’Ordre Nouveau de l’Etât français et arborait la “Francisque”, equivalent “gaulois” de la croix gammée germanique et des “faisceaux” Italiens.
Mais, lorsque la guerre et les bombardements Alliés de 1942-43 sont arrivés, tous les élèves Juifs du Lycée Carnot durent rejoindre le Collège Sadiki habituellement réservé aux indigènes musulmans. Seuls deux ou trois profs ont protesté et ont d’ailleurs été démis de leurs fonctions. J’ai raconté aussi auparavant que des milliers de jeunes Juifs ont été envoyés creuser des tranchées dans les zones du pays bombardées par les Alliés. Et aussi l’arrestation comme otages par les Nazis de notables Juifs parmi lesquels mon Père, l’occupation de moitié de notre appartement par trois sous officiers allemands, les amendes et autres vexations.
J’étais trop jeune pour réagir a tout cela autrement qu’en aidant mon cousin Lucien Soria qui parcourait les rues de Tunis la nuit pour mettre des tracts sédicieux dans les boites aux lettres. Il ne fallait pas penser a la lutte armée car nous n’avions pas d’armes et étions sans soutien de gens expérimentés: presque tous les autres habitants du pays sympathisaient avec le régime ou étaient attentistes.
Fort heureusement, un jour de Mai, le cauchemar cessa avec la victoire des Alliés venus d’Algerie.. Plus tard, la France une fois liberée, je pus continuer mes études, connaître la France, l’Italie et de nombreux autres pays. Mais pour les gens de ma génération le souvenir de cette période est indélebile. C’est pourquoi je rappelle par mes ecrits ce petit groupe de gens, mes ancêtres livournais, qui ont reussi a survivre pendant des siècles avant de disparaitre en tant que Communauté et dont peu de monde semble garder le souvenir.
Et de mon côté j’avoue ne pas savoir très bien a quel pays j’appartiens: a l’Italie et l’italien que je parle couramment et qui est ma langue maternelle. A la France qui m’a accueilli avec générosité et dont je partage les idées républicaines et laiques, Au monde Juif auquel je suis etroitement relié par l’histoire et les valeurs morales? Un peu aussi a la Tunisie où je suis né et a l’Amérique où je demeure? Pourquoi pas tout cela à la fois avec la richesse que cette multiple appartenance peut representer?
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